Cher doyen
Permettez, en ce temps troublé où les mots pèsent autant que les silences, que je vous adresse cette lettre non pas en adversaire, mais en citoyen qui refuse d’abdiquer devant l’injustice, fût-elle enveloppée d’habileté littéraire ou de prestige institutionnel.
Votre récente chronique, rédigée en réponse à l’homélie courageuse du Père Marius Hervé Dadji, nous a une fois encore rappelé ce mal profond que nous n’osons plus qualifier: LA JUSTICE SÉLECTIVE, devenue norme depuis 2011, et trop souvent justifiée au nom d’une paix supposément préservée.
Or, quand un homme d’Église ose dire, sans trembler, que « depuis 2011, seul un CAMP est JUGÉ, malmené, tandis que les bourreaux d’hier sont devenus ministres, généraux, colonels, ambassadeurs, présidents d’institutions », il ne scandalise pas ; il démasque. Il ne fracture pas ; il réveille.
Vous savez mieux que quiconque, que l’histoire ivoirienne n’a jamais supporté la justice des vainqueurs.
En 2002, la rébellion est armée et tue ; aucun procès.
En 2010, le pays sombre ; seuls certains sont conduits au pilori, les autres au Gouvernement, aux chancelleries, aux palais administratifs.
En 2011, on dit « réconciliation », mais certains passent devant les tribunaux quand d’autres paradent dans les salons diplomatiques.
Faut-il rappeler que même au lendemain des guerres les plus terribles, la paix ne devient durable que lorsque la justice cesse d’être un outil politique ?
L’Afrique du Sud a refusé le triomphe d’un camp sur l’autre.
Le Rwanda a choisi la vérité partagée, non la vengeance institutionnalisée.
Le Liberia, la Sierra Leone, la Côte d’Ivoire même après 2000, ont su l’espace d’un temps comprendre que l’on ne reconstruit pas un pays par l’humiliation des vaincus mais par le respect de la mémoire, des douleurs et de la dignité de tous.
Vous écrivez, Monsieur Konan, comme si la paix était un décret.
Elle ne l’est pas.
Elle ne se signe pas en Conseil des ministres, elle ne se proclame pas dans les tribunes officielles, elle ne se fabrique pas à la rédaction d’un article de journal.
La paix advient quand les mères de Duékoué, d’Anonkoua Kouté, d’Abobo, de Yopougon et des villages invisibles cessent de voir les auteurs de leurs larmes promus, médaillés, célébrés.
Ce n’est pas le Père Marius qui trouble la République.
Ce ne sont pas les voix dissidentes qui menacent la cohésion nationale.
Ce qui la menace réellement, c’est l’arrogance tranquille de ceux qui pensent qu’on peut éternellement juger un seul camp tout en décorant l’autre.
Vous parlez de stabilité ; je vous parle d’équité.
Vous parlez du présent ; je vous parle de l’avenir.
Car aucun pays ne se bâtit sur le déni, la sélection des coupables, l’amnistie personnalisée et l’amnésie obligatoire.
Les peuples se lassent, ils pardonnent, oui, mais à condition qu’on ne leur demande pas de se taire éternellement.
La justice n’apaise que lorsqu’elle est impartiale. C’est là le cœur du propos du Prêtre Marius ; c’est là que votre réponse blesse.
L’écrivain que vous êtes sait mieux que quiconque que les mots peuvent absoudre ou accuser, panser ou brutaliser. Vous avez choisi d’absoudre un système, alors qu’il n’est plus possible en Côte d’Ivoire d’ignorer la fracture morale héritée de la décennie post-crise.
Ce n’est pas de revanche que parlent les Ivoiriens, mais de reconnaissance des souffrances, de vérité partagée, de mémoire juste.
Monsieur Venance Konan, vous avez souvent su écrire au nom de la République. Aujourd’hui, je vous invite humblement mais fermement, à écrire aussi au nom des oubliés de la République.
La Côte d’Ivoire mérite un récit où aucun mort n’est plus légitime qu’un autre, où aucun prisonnier n’est plus coupable qu’un autre, où aucun chef de guerre n’est transformé en héros quand ses victimes sont encore sans sépulture digne.
Je vous écris pour que les mots cessent de blanchir les chars, pour que les plumes n’aident plus à maquiller les sélections de justiciables,
pour que votre voix, influente, cesse de faire croire à une paix encore introuvable.
Il n’y aura jamais de Nation apaisée tant que la justice demeurera un drapeau brandi par les vainqueurs et une épée suspendue au-dessus des vaincus.
Recevez, Monsieur Venance Konan, l’expression d’une fraternité sincère et exigeante : celle qui refuse de se taire quand un seul camp est jugé, quand un seul discours est permis, quand un seul récit est autorisé.
Pour la mémoire,
Pour la vérité,
Pour la dignité de toutes les victimes,
sans tri, sans étiquette, sans camp.
La justice ne triomphe que lorsqu’elle cesse d’être un trophée.
Akina De Kouassi
Journaliste écrivain
Chroniqueur