Ousmane Almoudou Touré secrétaire général de la Confédération démocratique des travailleurs du Mali (DTM) a accordé un entretien exclusif à notre rédaction. C’était le lundi 12 janvier 2026, dans son bureau sis à l’Hippodrome. Les principaux sujets évoqués ont trait à la fermeture des écoles et au chômage technique des enseignants dus à l’insécurité, à la syndicalisation du monde rural qui est exploité, à la mauvaise perception du syndicalisme notamment auprès de la jeunesse et au pacte social.
Quels sont les principaux défis auxquels les travailleurs du Mali sont actuellement confrontés ?
Ousmane Almoudou Touré :Les travailleurs tout comme les autres citoyens, rencontrent les mêmes difficultés. Parmi lesquelles, la sécurité qui touche beaucoup de nos camarades vivant dans les zones reculées et surtout ceux qui sont au chômage technique. À titre d’exemple, aujourd’hui, des enseignants dont les écoles sont fermées se sont déplacés, auxquels s’ajoutent d’autres agents de l’administration.
Il y a également la cherté de la vie.
Cet ensemble constitue une crise qui impacte forcément le pouvoir d’achat. On peut aussi souligner les défis structurels que les travailleurs font face. Lorsque vous n’avez pas la liberté d’aller et de revenir, les missions qu’on vous confient ne sauraient être accomplies. Quand ceux qui sont censés être vos représentants ne parviennent à résider dans leurs différentes localités, cela constitue une énorme difficulté. Or, notre organisation est présente sur toute l’étendue du territoire national. Nous sommes donc confrontés à un nombre de défis dont il faut forcément relever.
Quelles sont les actions concrètes menées par la CDTM afin d’y faire face ?
Chaque fois que des informations nous parviennent des syndicats affiliés, nous entamons les démarches nécessaires. Au passage, je tiens à préciser que laConfédération démocratique des travailleurs du Mali (DTM)est l’une des rares centrales qui n’a jamais déposé un préavis de grève. Sachant négocier, elle a toujours engagé le dialogue avec l’Etat en vue de trouver une solution aux problèmes signalés.
C’est dans ce cadre que nos militants en situation de déplacement ont bénéficié de l’assistance. Nous sommes en contact permanent avec qui de droit afin d’assurer leur sécurité physique et salariale.En ce qui concerne le pouvoir d’achat des Maliens, en 2021, la CDTM a déposé un cahier de doléances sur la table du gouvernement dont le contenu demande la valorisation des valeurs indiciaires à 200%.Cette revendicationactée lors de la conférence sociale, connaîtra une augmentation dont le décret déjà signé, prend effet à partir de ce janvier 2026.
La CDTM a-t-elle une vision pour les travailleurs précaires et indépendants ?
Notre vision globale est d’avoir l’ensemble des travailleurs du Mali syndicalisés. Pour s’impliquer dans la vie d’un travailleur, le préalable exige que ce dernier soit syndiqué. Malheureusement, nous constatons qu’il y a des entreprises hostiles au syndicalisme. Il devient alors difficile de porter assistance à un travailleur n’appartenant à un syndicat. Par conséquent, nous voudrons que le patronat défendant le secteur privé, fasse en sorte que ses travailleurs soient affiliés à un syndicat. Cela nous permettra d’analyser et d’évaluer leurs conditions de vie et lieu de travail.
C’est pourquoi, la CDTM déterminée à aller au-delà du syndicalisme classique a un secrétariat chargé de la syndicalisation. En fait, il y a beaucoup de personnes travaillant dans les zones aurifères, cotonnières et du monderural etc qui sont exploités par leurs employeurs. Nous pensons que parvenir à les syndiquer afin qu’ils puissent connaitre leurs droits et devoirs, constitue une bonne chose. Notre souci est que tous les travailleurs de notre pays soient dans les conditions, les meilleures.
Concernant le travail précaire, la Confédération démocratique des travailleurs du Mali (DTM) CDTM est avant tout membre du Bureau international du travail (BIT) qui lutte particulièrement contre le travail des enfants. Aujourd’hui, notre ambition clairement affichée est que chacun ait un boulot décent lui permettant de vivre dignement. Nous sommes dans la même dynamique que les autres centrales qui se battent pour que chaque travailleur ait un meilleur traitement.
Ce qui passe nécessairement par une syndicalisation globale. Avoir une représentation dans les contrées aurifères, cotonnières et autres, cela va nous aider à les rencontrer, à voir leurs conditions de travail et se convaincre qu’ils sont inscrits à la protection sociale. À partir de cet instant, nous pourrons formuler des revendications en leur faveur.
Vos divergences internes, comment sont-elles gérées ?
Rire…Le syndicat c’est d’abord des divergences d’opinion. Nous n’avons pas les mêmes points de vue ni des revendications identiques. Notre centrale recense et fait la synthèse de ses préoccupations. Mais avant le dépôt, on se donne à fond pour que les préoccupations principales de chacune des structures affiliées soient abordées dans nos cahiers de doléance àadresser au destinataire.
La CDTM bénéficie-t-elle de financement ? Si oui, la gestion est-elle transparente ?
Pour asseoir son indépendance, une organisation syndicale doit compter uniquement sur ses propres ressources. Nous fonctionnons grâce aux différentes cotisations payées par chaque membre des bureaux exécutifs nationaux. Pour être équidistant et indépendant, il faut éviter certains financements.
Parallèlement à cela, des partenaires à l’international, nous appuient pour les ateliers de formation que nous organisons.
Aussi, le Gouvernement nous accorde une subvention dans le cadre de la célébration du 1er Mai, date commémorative de la journée internationale du travail. Nos ressources financières proviennent uniquement de la cotisation de nos structures affiliées. Je tiens à préciser que ces fonds sont utilisés à bon escient.
La formation des délégués et militants fait-elle partie de vos axes majeurs ?
La formation constitue le pilier d’une organisation syndicale. Dans certains pays, il existe même des écoles de formation syndicale. Chez nous, ce n’est pas le cas. Aussi, nous savons que l’ère du syndicalisme hasard est révolue au profit du syndicalisme professionnel. Comme on le dit souvent, un syndicaliste mal formé représente un danger pour ses militants. Cette philosophie qui nous anime est la raison pour laquelle, nous avons tout le temps organisé des sessions de formation à l’intention de nos militants.
Nous avons également élaboré un plan d’action annuelle.Il prévoit des séances de mise à niveau des membres des bureaux exécutifs nationaux des syndicats affiliés à notre centrale et à l’intention de ceux du bureau des jeunes. Nous avons décidé de mettre en place un comité de jeunes et celui des femmes. Toute chose n’existant pas auparavant, répond à une exigence du Bureau international du travail (BIT). En somme, sans une ressource humaine de qualité nous ne saurons avoir de résultats escomptés.
Face au désintérêt de la jeunesse au syndicalisme, quelle stratégie entendez-vous mettre en œuvre afin de l’inciter à y adhérer ?
C’est une réalité, le Mali fait partie des pays où les agents sont moins syndiqués. Le désintérêt des jeunes dépend peut-être de la perception biaisée du syndicalisme. Certains parmi eux pensent que c’est un cercle vicieux et que tout le monde n’est habilité à l’adhérer. Ces jeunes doivent savoir que le syndicalisme en tant que première organisation démocratique au monde, est ouvert à tout le monde. Dans ce sens, nous avons eu à démarcher les travailleurs de certains hôtels.
Mais, ils ont été réticents à faire le syndicalisme de peur d’être licenciés. Une telle perception de la chose est de nature à décourager.Afin d’inverser cette mauvaise tendance, nous demandons au patronat de s’impliquer en sensibilisant les chefs d’entreprises. Parce que ces facteurs combinés font que les jeunes sont réticents à venir dans le syndicalisme.
On doit donner le bon exemple aux autres.Sans auto flatterie, moi, en tant que Secrétaire général du bureau exécutif du Syndicat des enseignants fonctionnaires des collectivités territoriales (SYNEFCT) et celui de la Confédération démocratique des travailleurs du Mali (CDTM), je continue de dispenser régulièrement mes cours. Mais, ce n’est pas le cas decertains.
À titre illustratif, de nos jours, un simple secrétaire d’un comité renonce à s’acquitter de ses obligations professionnelles.Cette attitude ne donnant une bonne image de notre univers, les syndicatsdoivent s’en démarquer. La confiance doit être de mise singulièrement au niveau des responsables. Ce qui incitera les gens à joindre le mouvement positif que nous menons.
Vous êtes un des signataires du pacte social concocté par le Gouvernement. Ce document rétrécit-il les activités syndicales ?
Quand on signait ce papier, le Mali était au bord du gouffre. On se rappelle, la conférence sociale tenue en octobre 2022, a regroupé tout ce qui était impliqué dans le mouvement syndical. Au cours de cette rencontre, les responsables du département du travail et de la fonction publique ont fait savoir qu’ils ont reçu, en une année, plus de 500 préavis de grève. Au vu des mouvements sociaux de ce genre, le développement d’un pays est quasi impossible.
À partir de ce moment on a su la nécessité de trouver les moyens pour apaiser le climat social. C’est pourquoi, il y a eu des engagements de la part des travailleurs et du patronat. D’où l’idée du pacte social de croissance qui prône la stabilité au Mali.Nous avions des revendications et des procès-verbaux signés, l’état s’était engagé à les exécuter en intégralité. Ainsi, nous avons promis de ne faire des mouvements sociaux.Cette accalmie faisant partie des fonctions d’un mouvement syndicalfut acceptée en vue d’éviter l’effondrement de notre pays. Cependant, cet engagement peut être rompu s’il s’avère que l’autre signataire a violé le sien. Attention : le pacte n’interdit aux syndicats d’aller en grève. Mais, le respect de la parole donnée oblige de s’abstenir de poser un certain nombred’actes dont on ne pourrait détailler, ici.
Dans un pays qui traverse une crise multidimensionnelle, comme le nôtre, comment voyez-vous le syndicalisme ?
Ce n’est pas facile ! Quoi qu’il en soit et malgré les difficultés, le syndicalisme doit prévaloir dans le pays, sans lequel, les travailleurs perdent tout moyen légal de défense. Fondé avant tout sur la citoyenneté, il se soucie de l’avenir de son pays.Quand celui-ci est en guerre les revendications sont à renvoyer. En ce moment, la règle simple voudrait l’instauration de la stabilité au Mali pour espérer ultérieurement reprendre les combats habituels. Cette démarche n’empêche de chercher à résoudre les problèmes des militants.
En bons syndicalistes, nous tenons compte des réalités rythmant la vie de notre Etat qui fait de son mieux pour préserver les traités internationaux qu’il a signés. Nous savons que le mouvement syndical a été interdit dans beaucoup de pays.
Réalisé par Nouhoum Konaré et Oumar Bah



