Entre désinformation et discours de haine: Les réseaux sociaux empoisonnent la cohésion sociale au Mali
Au Mali, les réseaux sociaux, notamment Facebook, WhatsApp, TikTok voire X (ancien twitter) sont devenus des canaux incontournables d’expression et d’information. Mais derrière cette prouesse technologique se cache une réalité plus sombre : désinformation virale, discours de haine, propagande et incitations à la violence. Dans un pays confronté à une crise multidimensionnelle, ces dérives minent dangereusement la cohésion sociale et menacent l’unité nationale.
Trois caractéristiques majeures expliquent l’impact des réseaux sociaux sur notre société: l’immédiateté, la viralité et l’interactivité. Grâce à ces atouts, les publications, même mensongères ou haineuses, atteignent rapidement un large public, surtout jeune, souvent peu outillé pour exercer un esprit critique face aux contenus reçus. Ainsi, les réseaux sociaux sont devenus à la fois un miroir grossissant des tensions existantes et un catalyseur de nouvelles fractures.
Sur le plan sécuritaire, dans les régions du Centre du Mali, la désinformation et les discours à caractère ethnique ont fortement contribué à la détérioration du tissu social. Des pages communautaires sur Facebook et WhatsApp, délibérément créer ont relayé, dès 2016, des fausses nouvelles amplifiant les amalgames et les malentendus entre communautés peules, dogons ou bambaras etc. Cette stratégie de manipulation, souvent orchestrée par des groupes armés ou d’autres acteurs subversifs, a renforcé la méfiance et l’hostilité entre des populations qui cohabitaient pacifiquement depuis des siècles. Aujourd’hui, les groupes armés, comme le GSIM (Groupe de soutiens à l’Islam et aux Musulmans) va jusqu’à utiliser les réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp, TikTok) non seulement pour diffuser leur idéologie de propagande ou de désinformation, mais aussi pour recruter, intimider, et manipuler les perceptions du conflit. Certains journalistes, même internationaux, comme Wasim Nasr (France 24), continue de relayer les narratifs du GSIM sur Twitter et crée un malaise au sein de l’opinion publique malienne vis-à-vis de ses propres institutions. Dans un article scientifique publié en 2024, le Pr Khalid Dembélé de l’université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSG) affirme qu’au Mali « la désinformation touche 95% des utilisateurs, surtout durant les crises ». Selon des statistiques de la Fondation Friedrich-Ebert rendu publie en 2021, WhatsApp est utilisé par 36 % de la population, contre 27 % pour Facebook. Bien que ces chiffres datent de 2021, il est fort probable qu’ils aient connu une progression significative en 2025, au vu de l’expansion continue de l’accès au numérique dans le pays.
En outre, la sphère géopolitique et politique malienne ne fait pas exception à la règle. En 2024, un diplomate ukrainien a provoqué un tollé en affirmant sur X (ex-Twitter) que des militaires ukrainiens auraient contribuer à une embuscade contre l’armée malienne et leurs partenaires russes présents au Mali. Ce discours fortement teinté de haines, relayé massivement, a nourri l’hostilité et provoqué une crise diplomatique entre l’Ukraine et les l’AES ( Alliance des Etats du Sahel). Plus récemment encore, certains membres du Conseil National de Transition (CNT) ont publié des propos virulents sur les réseaux sociaux relatifs à la protestation des acteurs politiques contre la dissolution des partis politiques. Cela a créé un climat de tension à Bamako allant jusqu’à menacer l’ordre publique.
Ensuite, le monde de la religion, pourtant pilier de la paix au Mali, n’est pas épargné. En 2024, des discours haineux entre kamites et musulmans ont enflammé les réseaux sociaux ayant conduit à des interpellations et des arrestations. D’autres propos hostiles ont également été tenus contre certains religieux, accusés d’être des « kafres » et appelés à être boycottés lors de leurs fêtes de noël de paques ou des fêtes de fin d’année, notamment les 31 décembres. Ces différents discours d’appels à la haine ont fortement impacté la cohésion sociale et créer des sentiments de méfiances les uns envers les autres. De telles dérives accentuent la perte du vivre-ensemble et menacent directement la stabilité de la nation.
Pire encore, le monde de la culture subit les effets pervers des réseaux sociaux. Le 22 juillet 2024, trois artistes de renom, à savoir Babani Koné, Mariam Bah et Binguini Bakhaga ont été placées sous mandat de dépôt après s’être échangés des propos haineux et injurieux en ligne qui sapent nos bonnes mœurs. Leurs fans, pris dans la spirale de la provocation, ont renforcé la polémique. Ces plateformes sont désormais devenues des champs de bataille d’agressions verbales publiques, où la haine se diffuse avec légèreté mais produit des conséquences graves. « Les réseaux sociaux ne sont pas des espaces de règlement de compte » a avertit le procureur Adama Coulibaly dans une sortie médiatique sur ORTM.
Les réseaux sociaux peuvent aussi être par ailleurs des leviers de paix, à condition d’un usage responsable. Pour cela, deux voies pourraient être explorées : L’auto-régulation, par les plateformes elles-mêmes, à travers des mécanismes de modération et la régulation institutionnelle, mise en œuvre par l’État, notamment via des textes de loi et des sanctions appropriées, comme d’ailleurs le pole de cybercriminalité. Mais au-delà des régulations techniques, c’est l’éducation aux médias qui s’impose comme priorité. Former les jeunes à décrypter une image, identifier une source fiable, détecter une manipulation : telles sont les armes d’une citoyenneté numérique éclairée et résiliente.
La désinformation et les discours de haine sur les réseaux sociaux ne sont pas de simples dérapages virtuels. Ils alimentent les conflits, divisent les communautés, fragilisent les institutions et compromettent la paix. Le Mali, déjà éprouvé, ne peut se permettre de sous-estimer cette menace silencieuse mais redoutable. Il est urgent d’agir pour transformer ces espaces numériques en instruments de dialogue, d’unité et de refondation sociale.
Assitan KONATE